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Une exécution publique à Chambly (1815)

By 10/04/2019May 9th, 2019No Comments

Que les commémorations du centenaire de la Grande Guerre (1914-1918) et du bicentenaire de la guerre de 1812-1815 (qu’on peut associer aux guerres napoléoniennes) soient interprétées par le politique est navrant et font oublier l’histoire. Rappelons-nous simplement que les sociétés qui nous ont précédées ont vécues ces atrocités, et parfois, à deux pas de chez eux.

À Chambly, le 23 mai 1815, a eu lieu une exécution publique. Il n’y a jamais eu d’exécution semblable dans cette partie des domaines de Sa Majesté…, dit le texte qui suit. Et jamais peut-être exécution n’a été conduite avec tant de solennité et de décorum. L’événement a marqué les esprits.   Les condamnés sont des déserteurs jugés par une cour martiale. Pourtant, le traité de Gand mettant un terme à la guerre avait été signé en décembre 1814. La nouvelle est arrivée à Québec le 1er mars suivant; on s’est empressé de rappeler les troupes et de démanteler les milices. Pourtant, en mai, il y aura cette exécution rappelant la discipline de fer des armées britanniques.   Le Spectateur Canadien, 5 juin 1815   Note : Nous avons respecté l’orthographe de l’époque. Chaplin pour chapelain, quarré pour carré, et les terminaisons de verbes en oi plutôt que ai, ainsi que l’emploi des majuscules.   Communication    Mardi, le 23 du courant, la Garnison de Chambly eut ordre de s’assembler pour une fin bien triste, celle de mettre à effet la sentence portée par une Cour Martiale tenue à St. Jean, le 3 du courant, contre James Taylor, du 19e Dragons, et James Winson, John Myat et Francis Sancharin, soldats du 39e Régiment, et le caporal R. Curry, du 3e bataillon du 27e Régiment d’infanterie, pour désertion, les quatre derniers condamnés à être fusillés et le dernier à recevoir mille coups de fouet. Il n’y a jamais eu d’exécution semblable dans cette partie des domaines de Sa Majesté, où quatre malheureux parurent plus pénitents de leur situation et intéressèrent d’avantage la multitude de spectateurs assemblés pour être témoins de leur fin tragique.   Taylor et Sancharin étant de la Religion Catholique Romaine furent accompagnés par les dignes et très respectables Curés de Chambly et de Longueuil, et de plus par le Chaplin de la Milice, le curé de St.Charles*. Winson et Myat, tous deux très jeunes et ayant servi leur Roy et leur Pays avec beaucoup de mérite sur la Péninsule, furent accompagnés par le Révérend Mr. Norris, Chaplin des Forces, qui avoit prononcé à la Garnison le Dimanche précédent au service Divin, un discours très éloquent, convenable à l’occasion, qu’il tirait du proverbe 19e V. 16.    Taylor, né en Irlande, paroit avoir été le plus coupable, cette désertion étant la troisième depuis son entrée dans l’armée. Sanchagrin, né en Canada, avoit servi dans l’armée Américaine mais étoit entré comme substitut dans le 9e Régiment depuis son arrivée en Canada et, d’après sa connaissance du pays, paroit avoir été autant conseiller que l’instrument de ses camarades.     À midi, le Major Général Sir Tos. Bisbane, Commandant la brigade, et sa suite, arrivèrent de St. Jean, et le 19e Régiment des dragons légers, le 3e Bataillon du 27e Régiment et tout le 39e Régiment, se rendirent à la Commune où ils furent joints par une partie du Régiment de Meuron, et formèrent trois côtés d’un quarré faisant face à la rivière, se montant en tout à 1700 [hommes] : les fosses avoient été creusées d’avance et les cercueils placés vis-à-vis. Les prisonniers furent alors conduits du fort au lieu de l’exécution dans l’ordre suivant : la musique du 39e Régiment d’infanterie jouant la marche des morts (dead march) remplacée par intervalle par les tambours du 27e Régiment; venoit ensuite le Grand Prévost et une forte escorte qui environnait les prisonniers vêtus de en blanc dans le costume ordinaire en pareil occasion, et le clergé au milieu d’eux : derrière suivoient dix autres prisonniers dont la sentence avoit été réduite pour l’exil pour la vie. Le tout accompagné des soldats destinés au feu, qui avoient été tirés de tous les Régiments.    Arrivés au lieu de l’exécution, ils entrèrent au milieu des rangs et la scène fut ici, s’il est possible la plus déchirante : chaque prisonnier, les larmes aux yeux, conjurèrent instamment leurs camarades de prendre exemple sur eux, de ne jamais violer les lois de leur Roi et de leur Pays. Arrivés à leurs fosses, la sentence fut lue par le Major de Brigade, les quatre patients se mirent à genoux sur leurs cercueils, firent encore une prière de quelques minutes avec le Clergé qui en les laissant leur serra les mains, et en un moment leurs âmes s’envolèrent pour l’éternité.    Un nombre immense furent spectateurs, (on y vit particulièrement des femmes). Et jamais peut-être exécution n’a été conduite avec tant de solennité et de décorum.     Après la marche ordinaire des troupes devant les cadavres, le Major Gén. Sir T. Brisbane s’adressa à chaque Régiment de la manière la plus énergique, leur faisant connoître la résolution positive du Commandant en Chef de sévir, à l’avenir, avec la même rigueur contre tout déserteur, et il n’y a pas de doute que cet exemple aura l’effet désiré.   Louise Chevrier       * Le curé de Chambly était Jean-Baptiste Bédard (1772-1834). Curé de Chambly entre 1804 et 1817. Sa correspondance montre qu’il n’aimait pas les militaires, surtout dans sa paroisse. L’aumônier des milices est Pierre Robitaille (1758-1834). Il a été notamment le curé de Saint-Mathias (1798-1804), de Saint-Charles [sur Richelieu] (1810-1830), avec mission à Beloeil et Saint-Hilaire. Pendant la guerre, il est aumônier des milices. Pierre Robitaille est aussi l’oncle maternel de Pierre-Xavier Bruneau, marchand à Chambly et époux de Marie-Josèphe Bédard, sœur du curé, ainsi que de Julie Bruneau, qui épousera Louis-Joseph Papineau en 1818, député et président de la Chambre d’assemblée. Photo: Old Prison 1 / Brendan Bonsack / FreeImages.com Ce texte vous inspire des commentaires? Vous souhaitez émettre une suggestion? Merci de nous écrire.