Skip to main content

Une photo inédite d’Emma Lajeunesse

By 10/04/2019May 9th, 2019No Comments

J’ai le plaisir de présenter aux membres de la Société d’histoire de la seigneurie de Chambly cette photo inédite d’Emma Lajeunesse alors qu’elle était âgée de 13 ans. C’est une photo CDV ou Carte de visite, autographiée, sans doute très rare, sinon unique, et qui soulève de nombreuses questions pour qui s’intéresse à la grande cantatrice. (cliquez sur la photo ci-contre pour l’agrandir)

La harpe d’Emma Lajeunesse Cette photo a le mérite de nous montrer une jeune Emma photographiée auprès d’une harpe. À première vue, cette harpe semble identique à celle conservée aujourd’hui à la bibliothèque de la Ville de Chambly. M. Paul-Henri Hudon dans le «Dossier Inventaire Albani» (1) qui compile les documents relatifs à Emma Albani conservés par la Société d’histoire, discute amplement de la première harpe d’Emma Lajeunesse. L’auteur conclut que la harpe exposée à la bibliothèque est bien celle d’Albani tout en affirmant qu’il existe «un chaînon manquant» pour l’établir hors de tout doute. Cette photo n’est pas le chaînon manquant bien qu’il n’y ait aucun doute que les deux sont exactement du même type, une même base et la même tête avec ses nombreuses cariatides. Ce sont des harpes Erard, ce grand manufacturier et innovateur qui a quitté Paris au moment de la Révolution française pour s’installer à Londres. Il existe un catalogue Erard (2) en trois volumes couvrant la période 1798 à 1917 et recensant 6862 transactions; ils renferment des informations au sujet des acheteurs de leurs instruments. Ces volumes ou «ledgers» sont conservés au Royal College of Music à Londres et pourraient renfermer la preuve ultime du lien entre la harpe de Chambly et la famille Lajeunesse. Quoi qu’il en soit, la photo confirme que la famille Lajeunesse possédait une harpe Erard d’un modèle identique à celle conservée aujourd’hui à Chambly. La harpe du Château Ramezay M. Gilles Potvin, dans l’Encyclopédie de la musique au Canada, affirme qu’une seconde harpe ayant appartenue à Emma Albani se trouve au Château Ramezay à Montréal. Le catalogue de 1962 dit au sujet de l’article 1391 de leur inventaire: «Harpe. Propriété de la romancière Madame Leprohon (née Rosanna-Eléonore Mullins)… Emma Lajeunesse invitée de Madame Leprohon s’en serait servie pour ses études à plusieurs reprises. Don de Mlle Estelle O’Brien» (3). Aujourd’hui cette harpe est dans un état lamentable et les autorités du musée en ignorent la raison. Brisée en de nombreux endroits et abandonnée, elle est conservée dans les réserves du musée. Il semble que M. Potvin ait été induit en erreur par une annonce parue dans un journal anglophone de Montréal annonçant un concert de Madame Sarah Fisher; dans le dossier inventaire cité précédemment, on lit : «Dame Emma Albani’s harp will be part of the decor on stage when scenes from Massenet’s Werther will be featured in the Sarah Fischer at the Ritz Carlton… The harp has been loaned to Madame Fischer by the Château de Ramezay » (4). Madame Leprohon est une romancière importante à son époque et aujourd’hui de nombreuses études lui sont consacrées. Cette anglophone épouse un Canadien-français et vit en milieu francophone. Cela lui ouvre une fenêtre sur le Canada français en lui offrant une perspective rare, sinon unique, parmi les écrivains anglophones. C’est sans doute la raison principale pour laquelle plusieurs de ses romans ont été réédités encore récemment. Cette perspective s’ouvre lorsqu’elle épouse Jean-Lukin Leprohon, médecin, né à Chambly le 7 avril 1822. Le mariage est célébré le 17 juin 1851 et le couple résidera à St-Charles sur Richelieu jusqu’en 1855. Il s’installe alors à Montréal. Jean-Lukin Leprohon est le neveu de Louis-Xavier Leprohon, un sculpteur dont de nombreuses créations ornent des églises du Québec; Louis-Xavier a une fille prénommée Hermine qui épouse Charles-Gustave Smith en 1857. Ce dernier «…enseigna la musique au couvent des Religieuses du Sacré-Coeur à Sault-au-Récollet…»(5). Napoléon Legendre, dans la biographie qu’il consacre à Emma Lajeunesse, écrit: «M. Lajeunesse était un des professeurs de la maison. Il partageait cette tâche avec M. Gustave Smith, un de nos musiciens les plus érudits» (6). Une querelle idéologique violente opposa les deux hommes, Smith reprochant au père d’Emma l’ambition démesurée qu’il avait pour sa fille. Ne l’avait-il pas retirée du couvent afin d’organiser des concerts ayant pour but d’accumuler suffisamment de fonds pour qu’Emma puisse étudier à Paris? Cette querelle devint publique. Smith se fit le porte-parole des «opposants» car ils craignaient pour la moralité de la jeune fille exposée aux dangers des milieux artistiques. Comme le projet de M.Lajeunesse échoua, Emma retourna au couvent du Sacré-Coeur jusqu’en 1864 alors que la famille se dispose à quitter pour Albany. Smith connaissait donc bien Emma puisqu’il lui enseigne. Son épouse est la nièce de Madame Leprohon qui habite St-Charles jusqu’en 1855. On peut donc soupçonner des liens entre les Lajeunesse et le couple Leprohon. Qu’Emma ait pu pratiquer ou jouer de la harpe chez Madame Leprohon est donc fort plausible; son père ayant pu l’enseigner à Madame Leprohon est sans doute aussi possible. En terminant ce court examen, mentionnons que cette harpe «conservée» au Château Ramezay est ornée d’une plaque portant l’inscription «F. Dizi’s Patent harp. London» du nom du célèbre harpiste François-Joseph Dizi (1780-1840), le harpiste le plus renommé de son temps et un ami de Chopin. Il introduisit de nombreuses innovations à cet instrument de musique (7). L’état de la harpe «Ramezay» ne nous permet pas à distance de conclure avec certitude sur son fabricant. Il se pourrait que ce soit un modèle «Dizi» d’une harpe «Erard» tout comme il pourrait s’agir d’un modèle authentiquement «Dizi». Son examen par un spécialiste, en étudiant sa gracieuse ornementation et ses détails techniques, sera sans doute nécessaire. Quoi qu’il en soit, il y a tout lieu de croire qu’Emma Lajeunesse ait pu jouer sur la harpe de Madame Leprohon, ce que la tradition orale aurait par la suite converti en «propriété». Dynes et Hawksett La photo de la jeune Emma fut réalisée par les photographes «Dynes & Hawksett, 66 St-James St. Photographers, Montreal» tel que l’indique la cartouche au dos de la photo. Il s’agit de Samuel C. Hawksett et Joseph Dynes, deux peintres qui ont expérimenté les liens entre la photographie naissante et la peinture, utilisant même des photographies pour créer des œuvres picturales à  l’huile. M. Jean-René Ostiguy écrit à leur sujet qu’ils «…ont travaillé comme photographes au début des années soixante» (8). Madame Ann Thomas nous en apprend davantage: «Dynes’s knowledge and use of photography could in fact been extensive: from 1857 on he was a partner in three different photographic firms in Montreal and Quebec, and worked for Ellison…and Livernois. Hawksett and Dynes opened their studio in Montreal in the early 1860s, advertising: «Photographs taken in all sizes and painted in oil or Water Colours» (9). Elle ajoute que le Château Ramezay possède une de leur création, une photographie rehaussée d’huile («painted photograph») intitulée «Portrait of Alphonse Poitras». On peut donc légitimement s’interroger sur l’existence éventuelle d’un tableau représentant Emma Lajeunesse, question toute spéculative! La photo d’Emma La photo est signée E. Lajeunesse. Il ne fait aucun doute que cette signature est authentique et de sa main. Elle a signé de très nombreuses lettres dans sa vie et autographié un nombre élevé de photos; son écriture n’a guère varié tout au long de sa vie et son «E» majuscule, si caractéristique, n’appartient qu’à elle. Rien cependant ne nous dit que la photo et la signature soient contemporaines. Cette photo fût retrouvée dans un album qui ne peut avoir appartenu qu’à un membre très près du noyau nucléaire: soit à elle, soit à sa sœur. Il se pourrait que cette signature ait été ajoutée subséquemment: bien que nous penchions pour cette hypothèse, nous ne traiterons pas cette question dans le cadre de ce court article. Un fait crucial cependant demeure: elle écrit qu’elle a 13 ans. En adoptant la convention que l’année de sa naissance soit 1847, elle aurait 13 ans entre novembre 1860 et novembre 1861. Cela correspond parfaitement à la fenêtre des studios Hawksett & Dynes, circa 1860-1863 et infirmerait la prétention d’Emma elle-même à l’effet qu’elle soit née en 1850, l’année inscrite sur sa pierre tombale, puisque nous serions à la limite supérieure de l’existence des studios «Hawksett & Dynes». Voilà qui me semble apporter du poids à la proposition qu’elle soit née en 1847, argument déjà soutenu par le recensement de 1851. Enfin, même s’il s’agit d’une curiosité, il faut signaler qu’elle écrit «aged 13», en anglais, ce qui apporte, à tout le moins dans notre esprit, un appui à la proposition qu’elle ait autographié sa photo à une période ultérieure à sa création. Dernier détail anecdotique: 1860 est l’année de la visite du Prince de Galles au Canada pour l’inauguration du Pont Victoria. On sait que M. Lajeunesse présenta  sa fille au Prince afin d’obtenir l’appui de ce dernier afin qu’elle puisse entreprendre des études supérieures en musique. Cette photo a pu être prise à cette occasion. Conclusion Nous sommes en présence d’un document inédit qui a d’abord le mérite de nous montrer cette charmante jeune fille et la «harpe de Chambly». D’autres photos prises à cet âge ne nous sont pas connues et exceptée celle publiée dans la biographie de Madame Hélène Charbonneau, aucune autre ne nous la montre si jeune. C’est un document possiblement unique de l’artiste et son instrument de prédilection. Une ultime vérification dans le catalogue de vente de la maison Erard pourrait mettre fin à toute spéculation sur l’authenticité de la harpe de Chambly… à moins qu’elle ne nous renvoie à un marchand de Montréal! Pierre Nadon Notes 1-Paul-Henri Hudon, Dossier Inventaire Albani, Société d’histoire de la seigneurie de Chambly (SHSC), novembre 2009, pp. 4-5.2-Royal College of Music, RCM, reference code GB 1249 Erard, 3 volumes.3-Château Ramezay, Catalogue inventaire 1962, item no 1391.4-Archives SHSC, B-1, D-31.5-Dictionnaire biographique du Canada, Vol.XII (1891-1900).6-Napoléon Legendre, Albani (Emma Lajeunesse), Imprimerie A. Côté et Cie, Québec, 1874.7-Wikipedia: «François-Joseph Dizi».8 et 9- Notes sur les rapports entre la peinture et la photographie au Canada, de 1860 à 1900. Université McGill, bulletin 20, 1972.       Ce texte vous inspire des commentaires? Vous souhaitez émettre une suggestion? Merci de nous écrire.