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Monsieur Familex

By 10/04/2019May 9th, 2019No Comments

L’aventure commence en 1942, au moment où les emplois sont rares et les salaires, très bas. Asthmatique de naissance, mon père travaille dans une cour à bois située en arrière de la maison, rue Saint-René. Monsieur Beaudry, propriétaire de l’entreprise, bien connu dans Chambly, fait la coupe du bois de chauffage pour de nombreux clients de la paroisse qui comptait environ 1200 âmes. Il gagne alors 1 $ par jour, ce qui était convenable pour le temps. Les pères de famille rêvaient donner le meilleur à tous leurs enfants. Mais, comment y parvenir? Mes parents voulaient agrandir la famille et acheter une maison. Ils paient 2,50 $ de loyer par mois.

Ma mère apprend, par le journal La Presse que la compagnie Familex est à la recherche de vendeurs itinérants. L’annonce dit: «Si vous êtes sans emplois, honnête et autonome voici une belle opportunité de réaliser vos rêves. Venez vous informer, nous pouvons vous aider à vous créer un emploi pour la vie.» Il n’en fallait pas davantage pour piquer la curiosité de mes parents. Située à Montréal, la compagnie Familex a son bureau-chef près du pont Jacques-Cartier. Cette compagnie aujourd’hui disparue, garde encore l’empreinte de ses lettres sur la cheminée quand on regarde à droite en entrant dans Montréal, en direction nord. Pour seule condition, l’entreprise demande 35 $ pour la valise, les échantillons et quelques carnets de commande vierges. La compagnie offrait en retour un territoire protégé à celui qui avait une voiture. Cette voiture, mon père l’avait achetée avec un héritage de 200 $ en 1941. Pour ce qui était du 35 $ demandé par Familex, c’est mon oncle André qui lui avait avancé la somme complète, par accord verbal. Quelle confiance! Je me souviens de la valise toujours bien garnie d’échantillons, de rouges à lèvres, de petits savons, de petites bouteilles de crème pour les mains sans compter les peignes et toute la variété de brosses pour les dents, le linge, les cheveux, etc. C’était fascinant! À la réception de sa valise et du plan du territoire protégé, mes parents étudient le parcours. Papa doit sillonner les campagnes de Saint-Hubert, Boucherville, Saint-Bruno, Sainte-Julie, Saint-Basile jusqu’à Varennes. Notre nouveau colporteur connaît sa route et l’aventure commence. Sa voiture bien astiquée, il part vers son rêve: se créer un nouvel emploi fort prometteur. Tout le trajet promis par la compagnie, demandait un mois de sollicitation, à raison de cinq jours par semaine. Une valise bien remplie Confiant et fier, il parcourt les campagnes dans sa Ford noire quatre cylindres. Toujours vêtu de façon impeccable, souliers bien vernis, chemise blanche et cravate, valise à la main, beau temps mauvais temps, été comme hiver, il va de maison en maison offrir des produits ménagers tant pour la mère de famille que pour son homme, cultivateur. On le surnomme Monsieur Familex. Il aimait bien ce titre. Tous ses produits étaient destinés à la famille. Au temps où les supermarchés n’existaient pas et que tous ne possédaient pas une voiture, le colporteur était important. Quand mon père entrait chez une cliente, il ouvrait sa valise où étaient rangés tous les échantillons ou démo comme on les appelle aujourd’hui. Émerveillés de voir tant de couleurs, les enfants se regroupaient autour de ce mystérieux Monsieur Familex. Mon père s’amusait avec eux. Il donnait, à coup sûr, un petit savon ou un échantillon de crème pour les mains à la maman. Aux enfants, il leur donnait des bonbons. À cette époque, les gâteries étaient rares et grandement appréciées. Il y avait aussi quelques produits pharmaceutiques qui seraient en vente libres aujourd’hui. Pastilles, onguent pour divers bobos. Papa devait toujours avoir ces trois produits dans sa voiture. Ils étaient très bons et la demande était très grande. Il ne devait pas décevoir les clientes. Mon père était un homme bien ordonné. Chaque soir, il vérifiait sa valise et remplaçait les échantillons absents. Il y en avait jusque dans le couvercle retenu par un élastique noir bien tendu. Il préparait sa ronde du lendemain en procédant ainsi: dans ce rang numéro X, madame Y a l’habitude d’acheter tel ou tel produit, alors, il en mettait un ou deux dans son auto. Sa voisine achète des produits de beauté, alors il s’assurait d’en avoir à lui offrir. Ainsi, tous ses clients étaient contents et réservaient déjà leur commande pour sa visite du mois suivant. Il avait toujours les produits à portée de la main et livrait sur-le-champ. Pourquoi prendre la commande et faire attendre la cliente un mois comme le demandait la compagnie? Je pense qu’il était le seul colporteur à agir ainsi. Son inventaire, dans sa voiture, était toujours disponible instantanément, ce qui plaisait à ses clientes. Un boulot profitable Mon père sait à peine lire et écrire. Aidé de ma mère, il apprend le nom de tous ses produits par coeur. Pour écrire les adresses de ses clients, il dessine la maison, le nombre de chiens ou une clôture. Ses feuillets de commandes sont des petites oeuvres d’art. Lui seul peut se souvenir du nom de sa cliente. Au cours des mois qui suivent, maman lui apprend à lire et à écrire convenablement. Il savait compter sans avoir été longtemps à la petite école. La première journée, valise à la main, petit lunch soigneusement préparé et trajet bien appris, papa quitte la maison, confiant et déterminé. Toute la journée, maman le suit en pensée et prie pour lui, car c’était là une grande aventure. À 17 heures, ce premier soir, papa entre chez nous, sourire aux lèvres. Elle demande: «Combien as-tu vendu?» Mon père répond: «7 $». «Tu as vendu pour 7 $?», réplique ma mère. «Non, j’ai fait 7 $ de profits!» C’est la surprise totale! Il avait fait le salaire d’une semaine dans une journée. Ma mère nous a raconté cette réussite jusqu’à la retraite de mon père en 1963. Marie-Claire Cadieux   Ce texte vous inspire des commentaires? Vous souhaitez émettre une suggestion? Merci de nous écrire.